Le Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Bordeaux emploie 15 500 professionnels, dont 3 500 personnels médicaux et près de 12 000 agents de la fonction publique hospitalière. Une partie de ces professionnels sont confrontés à une problématique de plus en plus pressante : l’accès au logement. Implanté sur trois sites principaux sur les communes de Bordeaux et Pessac, le CHU et son personnel sont directement affectés par la tension immobilière qui touche l’agglomération Bordelaise.
L’équipe de 1salarié1logementabordable a eu l’opportunité d’interviewer Monsieur Arnaud Chazal, Directeur des Ressources Humaines du CHU de Bordeaux, afin de cerner le plus précisément possible les enjeux en matière de logement de cet acteur clé du territoire.
Pour commencer, Monsieur Chazal affirme que « la question du logement ne se pose pas de la même manière selon qu’on se trouve sur la métropole de Bordeaux, le Bassin d’Arcachon ou en milieu rural ». En effet, dans les zones dites tendues, comme les cœurs des grandes métropoles, les difficultés d’accès au logement sont particulièrement marquées en raison de la flambée des prix de l’immobilier et des loyers. Ce phénomène est inégal : il accentue les inégalités territoriales. C’est un cercle vicieux qui s’organise, entre autres, autour de la concentration des activités économiques et des services qui génère la concentration des travailleurs. Cette réalité rend de plus en plus difficile l’accès à un logement digne, c’est-à-dire agréable, abordable (dont le coût reste cohérent avec les ressources) et accessible du lieu de travail (pour limiter les déplacements domicile – travail).
Pour l’équipe de 1salarié1logementabordable, ce sont les 3A du logement de qualité : Agréable, Abordable, Accessible.
Cette problématique touche pleinement les agents publics, en particulier ceux de la fonction publique hospitalière. Selon une enquête menée par CDC Habitat, présentée dans la fiche thématique « Mission logement », un ménage disposant d’un revenu mensuel moyen de 2 581 € consacre en moyenne 620 € à son loyer, soit un taux d’effort de 25 %.
À Bordeaux, la plupart des catégories professionnelles représentées, et notamment le personnel infirmier – qui représente à lui seul près de 4 000 agents – peinent à se loger à proximité de leur lieu de travail. Plus précisément, selon la plaquette thématique « Mission logement » produite par le CHU de Bordeaux en mars 2024, 39 % du personnel habite à plus de 10 km de son lieu de travail. Comme le souligne Monsieur Chazal, les agents sont ainsi contraints à des trajets domicile – travail particulièrement longs et impactant leur qualité de vie : ils vivent régulièrement à une heure voire une heure et demie de Bordeaux.
Ces difficultés ne s’arrêtent pas à ces publics : les étudiants, pourtant essentiels au bon fonctionnement des établissements de santé, rencontrent eux aussi des obstacles pour trouver un logement abordable.
Or, ces difficultés ont un impact concret sur le bien-être du personnel hospitalier et donc sur le fonctionnement des services.
En effet, l’allongement des trajets domicile-travail a des conséquences directes sur la qualité de vie des agents hospitaliers. Nombre d’entre eux expriment un véritable épuisement lié à la distance quotidienne qu’ils doivent parcourir. Ces difficultés alimentent des demandes croissantes pour rechercher un emploi plus près de son domicile. Certains déclarent : « J’habite très loin et les allers-retours me pèsent dans le quotidien, ce qui finit par m’épuiser ». D’autres vont jusqu’à envisager un changement radical de parcours professionnel : « Je préfère chercher un poste près de chez moi, quitte à changer d’environnement professionnel ».
Pour essayer de limiter leurs déplacements, certains professionnels demandent des cycles de travail en journées de 12 heures. Pourtant, cette organisation, bien que perçue comme bénéfique à titre individuel, justifie d’un accompagnement spécifique dans sa mise en œuvre.
Ces situations, qui auraient pu être évitées avec un meilleur accès au logement à proximité du lieu de travail, traduisent un nouvel enjeu pour l’institution. Elles révèlent aussi un risque accru de démotivation et de désengagement au sein du personnel hospitalier, par ailleurs déjà soumis à des contraintes spécifiques notamment liées aux impératifs de continuité et de permanence des soins.
Outre le prix élevé et la faiblesse relative de l’offre locative, la faiblesse des infrastructures de transport dans certains territoires complique encore davantage la situation pour les agents hospitaliers qui y vivent.
Certains territoires périphériques peuvent souffrir d’un manque d’offre de transports en commun, ce qui contraint les professionnels à utiliser leurs propres moyens de déplacement. Cette dépendance à la voiture personnelle représente un investissement quotidien conséquent, tant en temps qu’en coûts financiers (carburant, entretien, stationnement). A terme, ces trajets domicile-travail pèsent lourdement sur l’équilibre vie professionnelle-vie personnelle.
De plus, les fonctionnaires hospitaliers de la métropole bordelaise, comme d’autres grandes agglomérations françaises, ne sont pas éligibles à l’indemnité de résidence, comme ce peut être le cas en Ile-de-France (pouvant aller jusqu’à 3% du traitement indiciaire annuel brut d’un agent public).
Conscients de la pénurie de logements et de l’élévation des prix et des loyers, le CHU de Bordeaux a été pionnier dans la conclusion dès 2018 de partenariats avec des bailleurs de logement social et intermédiaire. A ce jour, le Centre hospitalier est lié à 5 bailleurs par convention. Le CHU transmet aux bailleurs les dossiers de ses agents en recherche de logement. Le CHU offre ainsi aux bailleurs un gage de sérieux et de fiabilité, ce qui facilite l’accès au logement pour les agents hospitaliers demandeurs.
Les agents du CHU ont à leur disposition un guichet unique qui permet de les orienter vers les logements sociaux, intermédiaires ou libres pour lesquels ils sont éligibles et solvables, donc en fonction de leurs ressources.
En complément, le CHU développe un partenariat avec la régie des transports métropolitains afin de répondre aux problèmes d’éloignement géographique du domicile des agents : exemple de la réouverture de la gare de Talence-Médoquine prévue pour septembre 2025 qui permettra de desservir plus facilement le site hospitalier de Pellegrin en train.
En conséquence, la politique de logement développée par le CHU de Bordeaux a permis en 2023 à 216 agents de bénéficier d’une solution de logement dans le social, l’intermédiaire ou même le privé sur 395 demandes d’aide au logement formulées auprès de la DRH.
Monsieur Chazal constate l’intérêt de la création d’une offre dédiée, les bailleurs sociaux ne travaillent pas uniquement avec le CHU mais également avec d’autres acteurs publics tels que les collectivités territoriales ou d’autres établissements hospitaliers. Cette réalité peut cependant placer les agents hospitaliers en situation de concurrence avec d’autres agents publics dans l’accès aux logements. Une concurrence certes loyale, mais qui limite le nombre de solutions disponibles pour chacun de leurs agents.
A cela s’ajoute une autre difficulté majeure : la gestion des situations d’urgence. Certaines demandes de logement interviennent dans un contexte de grande précarité ou de crise personnelle, comme un surendettement ou une décision de justice liée à un divorce. Dans ces cas, il est nécessaire de proposer une solution rapide, ce qui s’avère particulièrement complexe dans un contexte déjà tendu sur le marché immobilier local.
L’accès au logement devient donc un enjeu central pour le maintien de l’attractivité des établissements hospitaliers comme le CHU de Bordeaux. Au-delà de la réponse à l’urgence sociale, c’est la qualité de vie au travail, la fidélisation du personnel, et la continuité des soins qui sont en jeu. Des solutions structurelles — à la fois en matière de logement, de mobilité et de reconnaissance — semblent aujourd’hui indispensables pour répondre à cette problématique.